Mines et fossiles

Le manganèse, pierre précieuse d’Afrique du Sud

“Après les BRICS, voici le MANGANESE”. Dans ce manifesto rédigé par Cheickna Bounajim Cissé, directeur à la Banque Internationale pour le Mali, l’acronyme MANGANESE désigne le Maroc, l’Algérie, le Nigeria, le Ghana, l’Angola, la Namibie, l’Egypte, l’Afrique du Sud, et l’Ethiopie. Les MANGANESE sont le moteur de l’avènement de l’Afrique, le prochain leader économique après l’Asie selon les dires de Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC. Pour Cheickna Bounajim Cissé, cet acronyme est d’autant plus pertinent que le métal homonyme en symbolise parfaitement son concept.

Le manganèse est un minerai essentiel à l’industrie moderne et ses réserves mondiales se concentrent essentiellement en Afrique. Le manganèse est un métal dur et fragile, à l’image d’un continent africain qui se consolide dans ses propres contradictions. Le manganèse est un ferroalliage qui fortifie l’acier, et un oligo-élément essentiel à l’homme contre le vieillissement. Ce métal symbolise donc parfaitement la force de développement du continent africain.

Dans l’analyse des correspondances entre les pays du MANGANESE et le métal homonyme, Cheickna Bounajim Cissé omet une chose : On observe dans la production du métal qui se concentre en Afrique du Sud une allégorie du développement économique du continent : la richesse est bien là, parfois à ciel ouvert, mais son exploitation est un tel casse-tête qu’il met en péril sa propre prospérité. Retour sur un métal qui porte l’histoire de tout un continent.

Le manganèse, un marché clé tiré par la Chine

Méconnu du grand public, le manganèse est omniprésent dans notre quotidien : 12ème élément le plus abondant sur la planète, il est utilisé comme alliage de renforcement de l’acier, ou pour éliminer les résidus de sulfure ou d’oxygène. 20 millions de tonnes de manganèse sont commercialisées par les pays producteur chaque année, ce qui en fait le 4ème métal le plus utilisé après le fer, l’aluminium et le cuivre. On le retrouve dans la peinture, les piles, les engrais, la nourriture pour animaux… 90% du manganèse produit chaque année part vers la production d’alliages, principalement d’acier.

La Chine, principal producteur d’acier au monde, génère la moitié de la demande mondiale en manganèse. Avec une croissance toujours très soutenue, le nouveau numéro 1 mondial entraîne dans sa lancée tous les marchés dont il dépend, dont celui du manganèse.

L’Afrique du Sud, 1er sur le manganèse

L’Afrique australe, plus particulièrement l’Afrique du Sud, regorge de manganèse. 1/4 des ressources mondiales se concentrent dans le bassin du Kalahari, une plaine désertique de 2,5 millions de km² à cheval entre la Namibie, le Botswana et l’Afrique du Sud. En 2010, Citigroup avait estimé à $2,5 billions la valeur totale du manganèse sud-africain.

Bien que 85% du manganèse sud-africain extrait est destiné à l’export, le manganèse ne représente que 3,8% des exportations de minerais de l’Afrique du Sud. Il constitue cependant un marché en croissance constante et un secteur clé dans lequel la nation arc-en-ciel peut s’afficher en tête de liste.

port elizabeth

Port Elizabeth

Le problème de l’Afrique du Sud réside dans ses moyens logistiques pour évacuer le minerai extrait de ses sols. A titre d’exemple, le port Elizabeth est le principal hub du pays pour l’export de manganèse, et celui-ci tournait déjà à plein régime en 2013. Une extension portuaire est en construction à Ngqura qui permettra de tripler la capacité actuelle du port Elizabeth, mais le projet ne sera pas achevé avant 2018. L’Etat a aussi lourdement investi (via Transnet) dans la modernisation de ses chemins de fer, principal moyen de transport des minerais extraits. De nouveaux trains, 5 fois plus longs et deux fois plus rapides, ont été conçus, et 20 000 kilomètres de rails sont en restauration, le principal objectif étant de remplacer les traverses en bois par des traverses en béton.

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L’Afrique du Sud met donc les bouchées double pour suivre la cadence et offrir une logistique optimale autour de ses ressources minières.

Cheikh Faye : “Proximité des côtes namibiennes”

cheikh faye

Cheikh Faye

Pour l’Afrique du Sud, les solutions d’évacuation s’offrent aussi sur les fronts est et ouest. Des voies ferrées se développent vers les ports de Maputo (Mozambique) et de Walvis Bay (Namibie). A l’ouest, les terres namibiennes sont loin de posséder le volume de manganèse que l’on trouve en Afrique du Sud, mais comme précise Cheikh Faye, directeur des investissements chez Questar Holding, certaines mines du bassin du Kalahari sont plus proches des côtes namibiennes que des côtes sud-africaines. Cette différence de quelques centaines de kilomètres pourrait accélérer l’évacuation et l’expédition des minerais extraits, surtout ceux destinés à l’Europe. Cheikh Faye précise que la clé dans les matières premières volumineuses reste la logistique. La maîtrise de celle-ci devient un enjeu plus important que les ressources géologiques.

A l’est, le port de Mabuto offre lui le chemin le plus rapide pour accéder aux principaux marchés asiatiques. La Chine ayant acheté près d’un milliard de dollars de manganèse à l’Afrique du Sud en 2013, passer par la capitale du Mozambique pour acheminer ses minerais n’est pas dénué d’intérêt.

Ces solutions alternatives ne sont pas idéales pour l’Afrique du Sud : transiter par un pays étranger est synonyme de pertes sur les taxes portuaires et de perte de contrôle sur les marchandises, mais le désengorgement des ports et des voies ferrées sud-africains est tout aussi vital, et les échanges commerciaux axés sur des accords bilatéraux ont des effets globalement positifs sur l’économie des pays qui s’y adonnent.

Lorsque les chemins de fer sont saturés, l’évacuation des minerais vers le port se fait par camion, un mode de transport 70% plus coûteux que le train, donc une perte de compétitivité pour le manganèse sud-africain sur le marché international.

Dawie Roodt : “Un manque à gagner de 10%”

david roodt

David Roodt

Malgré sa popularité sur les marchés des minerais, le marché du manganèse connaît des hauts et des bas. La crise économique de 2008 a freiné les investissements et les achats. En 2012 et en 2014, la production d’acier chinois a stagné voir baissé, un signe de ralentissement économique pour l‘ensemble du secteur. Depuis 2009, année qui a vu la fin de la fixation des prix du manganèse, la tonne de manganèse a perdu plus de 25% de sa valeur.

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Face à un marché croissant mais turbulent, l’Afrique du Sud traverse également une crise énergétique. Malgré un investissement publique conséquent dans l’amélioration des infrastructures nationales d’électricité, les foyers sud-africains connaissent toujours une coupure de courant tous les 3 jours (load shedding en anglais). Selon Dawie Roodt, économiste pour la société de consulting Efficient Group Ltd, le manque d’électricité provoque un manque à gagner de 10% pour l’économie du pays. Tous les analystes pointent du doigt Eskom, le producteur national d’électricité, reprochant à l’entreprise la mauvaise gestion d’une crise énergétique qui s’embourbe.

L’extraction de manganèse ne représente pas plus de 0,5% de la consommation nationale d’électricité. Mais le bassin du Kalahari n’est pas suffisamment alimenté en courant, ce qui en limite son développement industriel. Pour ajouter de la valeur au minerai vendu, des fonderies doivent être déployées dans la région, des infrastructures connues pour leur consommation élevée en électricité. Le secteur du manganèse subit les retards industriels de l’Afrique du Sud, le pays a du mal à asseoir son leadership naturel.

Une crise à prévoir pour le manganèse ?

L’une des faiblesses du manganèse, c’est sa monovalence : vu que 90% de son extraction part dans la production d’acier, le manganèse vit aux dépends de l’acier. Les progrès technologiques autour des ferroalliages pourraient réduire les besoins en manganèse dans l’acier. Au niveau de la croissance du secteur, la Chine semble stagner dans sa production d’acier, peut-être un signe de maturité de la demande mondiale.

south 32

South 32

Le leader minier australien BHP (principale entreprise d’exploitation des mines en Afrique du Sud) a récemment restructuré ses activités. Une nouvelle entité, South 32, spin of du groupe, a été créée pour regrouper les activités manganèse-aluminium-charbon sous une même et unique entité. Les analystes interprètent ce divorce (South 32 est l’héritier de l’anglais Billiton, qui avait mergé avec BHP en 2001) comme un souhait de la part de BHP de se défaire des pôles d’activité les moins rentables. Alors que South 32 vient à peine d’être créé, ses dirigeants dénoncent déjà la saturation de l’offre sur la marché (surproduction) et le manque de discipline économique qu’affichent les principaux producteurs pour réguler et pérenniser le marché.

MANGANESE/manganèse, parfaite correspondance ?

Pour résumer, le marché du manganèse sud-africain fortement dépend de la force de frappe chinoise, de la même manière que le continent africain a trouvé en la Chine un solide partenaire de développement économique. L’Afrique du Sud est riche en manganèse, à l’image des richesses minières et pétrolières dont les sols africains regorgent. L’Afrique du Sud doit trouver des solutions de coopération économique avec ses voisins pour rentabiliser l’évacuation du manganèse, tout comme chaque pays africain doit consolider les relations avec ses voisins pour faire émerger une Afrique forte et soudée. Les producteurs de manganèse sud-africains souffrent de manque d’infrastructures pour l’exploitation et l’évacuation du minerai, l’Afrique souffre du même problème pour faire tourner ses machines et son potentiel à plein régime.

Le jour où le marché du manganèse sud-africain sera complètement contrôlé sera-t-il le jour où l’Afrique toute entière deviendra première puissance mondiale ?

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