Politique

Ils tiennent Wari dans leur ligne de mire

Wari appartient à cette nouvelle génération d’opérateurs de transfert d’argent qui se sont tellement différenciés et diversifiés – en contraste aux traditionnels Western Union et MoneyGram qu’ils ont détrônés – qu’il devient inadéquat de continuer à les qualifier de simples plateformes de transferts d’argent. Wari offre une plateforme multiservices, appuyée par un réseau international de boutiques de proximité. Sa technologie est agile, elle s’adapte organiquement dans les régions qu’elle investit, et elle est conçue pour héberger les services de Wari et de ceux proposés par les fournisseurs régionaux dont les moyens techniques et logistiques sont limités.

À la tête de Wari, Kabirou Mbodje. Depuis le lancement de Wari, il saute une à une les haies qui le séparent de l’accomplissement de sa vision. Pour Kabirou Mbodje, sa plateforme technique riche en applications et connectée à son réseau international de boutiques a le potentiel de catalyser l’entrée dans la société de services de toute région encore peu développée.

Cette vision, Wari n’en a pas le monopole, et ses concurrents sont bien décidés à le lui faire savoir. Analyse du périple Wari, largement médiatisé, mais trop peu analysé.

Wari, leader du retail de proximité

wariAu lieu de proposer uniquement un service de transfert d’argent purement cash à cash, Wari a tout de suite ouvert sa plateforme à tous types de services financiers et non-financiers : paiement de facture, de taxes, de salaires, de bourses, jeux, déclaration impôts, retraites, assurances, cotisations mutuelles… Dès le début, l’offre de transfert d’argent de Wari s’est amplifiée avec une gamme de services prêts à déployer. Du coup, Wari a toujours été utilisé à des fins pratiques de consommation, afin de régler une transaction par voie digitale au lieu d’avoir recours aux transports.

Et dès le début, les partenariats se sont multipliés comme des petits pains : les banques, les postes, les opérateurs télécom, les sociétés de portefeuille électronique, les compagnies d’assurances, les stations-services, les entreprises de tout bord se sont connectées à la plateforme Wari pour disposer d’une solution digitale qui les connecte à leurs usagers partout dans le monde.

Les solutions de la plateforme Wari ayant largement dépassé le simple transfert d’argent, les réseaux classiques d’opérateurs de transfert d’argent deviennent techniquement inadéquats pour héberger la diversité des services propulsés par Wari. Wari s’est donc lancé dans un plan pharaonique de développement de son propre réseau d’opérateurs de services Wari, des milliers de boutiques 100% Wari tenues par des professionnels formés à la plateforme Wari. Dès lors que Wari aura implanté un réseau global de “Points Relais Wari”, la société pourra se diversifier bien au-delà d’une distribution uniquement digitale de produits et services. Le développement a commencé courant 2015 avec l’ouverture de 2000 points Wari au Sénégal, 2000 au Mali, en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso.

Conflits d’intérêts Total

totalQue Wari soit un service de paiement novateur, cela ne chiffonne personne. Que Wari soit un leader du retail de proximité, ce n’est pas forcément du goût de tous. Parmi les plus désenchantés par cette perspective, le pétrolier Total. Total compte parmi les partenaires de lancement de Wari, le pétrolier français a été présent dans l’aventure Wari depuis le début.

En quoi un pétrolier international peut-il se sentir gêné par un fournisseur de services digitaux ?

Total, depuis quelques années, veut se réinventer en Afrique, passer du statut de pétrolier exportateur à celui de compagnon du quotidien à travers son réseau de stations-service. Total est le grand leader dans cette course, et le pétrolier ne souhaite pas s’arrêter à la distribution d’essence. Thibault Flichy, DG de Total Sénégal, affiche clairement les ambitions du groupe : « Notre politique est simple : nous cherchons un réseau de proximité afin de permettre à chaque Sénégalais de trouver une station Total près de chez lui. » Et il renchérit : « Nous avons une nouvelle vision de la station-service où le client est roi. »

Dit autrement, Total veut devenir la boutique de proximité qui propose tous les services et produits du quotidien : essence, alimentation, services financiers, … Et offensif, Total l’est totalement. Fin novembre 2016, l’Association sénégalaise des pétroliers (Asp) reprochait au gouvernement de ne pas réguler les implantations de stations-service à Dakar (70% du marché national), une « faveur » au pétrolier français selon l’Asp qui se fait au détriment des autres acteurs du marché. La transformation de Total constitue un tel investissement tant au niveau financier que capital-marque qu’il vaut mieux ne rien laisser au hasard.

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Dans ce schéma de conquête, Total et Wari sont indéniablement deux concurrents frontaux, les Coca et Pepsi du retail de proximité. Du coup, Total a intérêt à tacler Wari pour dégager sa propre route.

Total, malgré une relation de longue date, a fini par supprimer Wari de sa liste de solutions de paiement dans ses stations-service, tout en faisant une place de premier plan à ses concurrents. Total est même allé plus loin en finançant directement un concurrent à Wari, Wizall, qui a été lui ajouté aux solutions de paiement proposées dans les stations Total. Sans complexe, Total explique sur son site qu’ « à travers une prise de participation dans la start-up Wizall, Total lance au Sénégal, courant 2015, une plateforme communautaire d’achat à destination des africains de la diaspora et du continent. » En d’autres termes, Total vient directement concurrencer Wari sur le terrain du transfert d’argent et des services qui y sont associés, une déclaration de guerre ouverte, ce qui ne fait d’ailleurs pas les affaires des consommateurs :

Il est d’ailleurs symptomatique de constater que sur le site web de Total Sénégal, lorsque l’on consulte la page des partenaires de transfert d’argent, le logo de Wizall porte toujours dans son HTML le titre… « Wari » (capture d’écran).

Également bénéficiaire de la tempête Wari, le géant des télécoms Orange et son service de paiement Orange Money, un concurrent direct à Wari. L’amitié entre Orange et Total sur le continent africain n’est plus à démontrer, et des soupçons de sabotage des services Wari par Orange ont déjà circulé dans la presse. Unis dans la conquête de nouveaux marchés africains, toujours prêts « à se renvoyer la balle« , Orange et Total ont tous deux intérêts à freiner l’élan de Wari.

RENAPTA, le groupe anti-Wari

renaptaTotal a abandonné Wari dans ses stations-service en dénonçant le manque de sécurité de sa plateforme. Cette accusation est également colportée par le Réseau national des prestataires de transfert d’argent (RENAPTA). Le RENAPTA dénonce aussi le fait qu’il manque à Wari un statut d’établissement bancaire pour effectuer des transferts d’argent, une mesure de la BCEAO qui ne s’applique pas forcément à Wari vu qu’il s’agit d’une plateforme multiservices utilisées par les instituts financiers et bancaires, et non d’un établissement de transfert d’argent à proprement parler. Le RENAPTA, pas en manque sur les accusations, reproche finalement une opacité douteuse sous le capot Wari, et des risques de blanchiment d’argent et de financement de réseaux terroristes.

Bref, avec Wari, le RENAPTA n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Lancé il y a 2 ans, le RENAPTA est arrivé sur le devant de la scène médiatique à grands roulements de tambours. Avec un ton alarmiste, le RENAPTA se prétend le référent “opérateur de transfert” que les journalistes citent dans leurs articles sur Wari. Des recherches approfondies démontrent que le RENAPTA s’exprime dans les médias uniquement pour attaquer Wari, comme si c’était sa seule raison d’être. Sa page « Objectifs« , ainsi que l’ensemble de son site (qui n’existe que depuis novembre 2016), se focalise uniquement sur Wari. L’obsession Wari est à la limite de l’étouffant.

Le RENAPTA, c’est un regroupement d’opérateurs de transfert d’argent qui revendique 2500 membres. Dans les faits, toute la force de frappe du RENAPTA se résume à cette pétition sur Change.org (capture d’écran) appelant les prestataires de transfert d’argent à annuler leurs contrats d’adhésion avec Wari et qui a réuni… 29 votes (où sont les 2500 membres ?). Septembre 2016, le RENAPTA lance un appel au boycott de Wari pour 2 jours. Pas de retombées presse sur le bilan de ce boycott, mais peu importe, le mal en termes d’image est fait.

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À analyser les actions du RENAPTA, la question se pose : ce regroupement de professionnels a-t- il été créé uniquement dans le but d’attaquer Wari ?

Jeune Afrique ? Un classique !

Tant qu’il y aura un capitaine à bord, Wari tanguera mais ne chavirera pas. En ligne de mire, Kabirou Mbodje, le président-fondateur de Wari et le porteur de la vision de l’entreprise.

jeune afrique magazineJeune Afrique a publié en janvier 2016 un article à charge sur les inimitiés en affaires de Kabirou Mbodje, en commençant par François Richaume, dirigeant de Network Technologies Participations (NTP) International, une société évoluant initialement dans les systèmes d’informations géographiques aujourd’hui spécialisée dans les télécoms et les satellites. En 2006, Richaume s’associe avec Mbodje pour la création de NGIAO, une société destinée à offrir des services de numérisation du cadastre. 2 ans plus tard, Kabirou Mbodje, ne s’entendant plus avec Richaume sur des questions de management de NGIAO, lance Wari. François Richaume, se sentant spolié, porte plainte. Malheureusement pour lui, l’accusation ne tient pas car Mbodje a déposé le concept de la plateforme transactionnelle NetPay en 2003, et a donc conçu les bases du système Wari bien avant de s’associer avec Richaume. Après 8 ans de multiples procédures judiciaires, François Richaume a perdu tous ses procès sur tous les chefs d’inculpation.

Tous les employés-associés ayant démarré l’aventure Wari avec Kabirou Mbodj se sont retournés contre lui pour des raisons diverses et variées, et toutes leurs accusations se sont soldées par des non-lieux devant la justice.

L’article de Jeune Afrique s’inscrit cependant dans cette logique offensive, qui cherche à déstabiliser le patron de Wari par tous les moyens, alors que dans le fond, ses arguments ne sont pas très solides. Outre un titre qui implique que Kabirou Mbodje serait une sorte de Dr Jekyll et Mr Hyde, l’article évoque le cas Total pour parler de la “perte d’aura” de Wari, alors qu’un journaliste averti aurait effectué la même analyse que celle ci-dessus et n’aurait pu se permettre de présenter les choses ainsi sans enfreindre une certaine déontologie journalistique. Pareil pour le départ du CA de Wari d’Arnold Ekpe sur lequel le cofondateur d’Ecobank ne s’est jamais exprimé, qui n’a rien d’anormal, mais que les auteurs s’appliquent à décrire comme une “perte d’aura” de Wari. La même observation est à déplorer concernant Babacar Ndiaye, ex-président de la BAD. Idem enfin pour les accusations de blanchiment portées par le RENAPTA et relayées tel quel dans l’article de JA alors que le statut réel, la légitimité et les motivations du RENAPTA sont questionnables, et ses propos devraient donc être manipulés avec précaution par les professionnels de la presse.

Il s’agit donc d’une boule puante, l’intention de nuire plus que d’informer est prégnante.

Qui tire les ficelles ?

Il semble évident lorsque l’on reconstruit la chronologie des mésaventures de Wari qu’une main invisible tire les ficelles. Les actions sont orchestrées avec efficacité, la stratégie d’attaque est empruntée des principes ancestraux de l’art de la guerre. En d’autres termes, ces éléments indépendants qui constituent l’affaire Wari s’imbriquent et s’additionnent pour démultiplier la puissance de frappe médiatique du message anti-Wari.

Une hypothèse envisageable serait que Total, non-content de la concurrence de Wari dans le retail de proximité, s’applique à favoriser toute initiative qui freinerait Wari dans sa course. Le groupe Total représente à lui tout seul un réseau d’affaires tentaculaire dont le potentiel est quasi-infini. Par exemple, on ne trouve pas beaucoup d’information sur François Richaume (l’associé de Mbodje dans NGIAO qui le traîna 8 ans devant les tribunaux) sur internet, si ce n’est des listes de sites internet et de sociétés lui appartenant. Parmi celles-ci, Ecleo, une société de vente proposant des produits fonctionnant à l’énergie solaire et comptant dans sa liste de clients… Total Sénégal (double-vérification ici, capture d’écran 1 et 2). On peut donc facilement imaginer une connivence entre les deux, et retrouver ce genre d’association avec tous les ennemis de Wari.

Il aurait été plausible que tous ces évènements qui font les malheurs de Wari aient été complètement indépendants des uns des autres si quelqu’un n’avait pas voulu en faire son trophée de guerre via Jeune Afrique.

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